Comment faire ce que tu aimes

 

Pour bien faire quelque chose, tu dois l'aimer. Ce n'est pas franchement une idée nouvelle. En anglais on peut dire en seulement quatre mots: "Do what you love" – c'est-à-dire: "Fais ce que tu aimes faire." Mais il ne suffit pas de dire cela. Faire ce que l'on aime n'est pas simple.

 

L'idée même est étrangère à ce que la plupart d'entre nous apprenons dès l'enfance. Quand j'étais enfant, il m'a semblé que travailler et s'amuser étaient de par leur définition même des opposés. La vie consistait en deux états: pendant une partie de ton temps les adultes te faisaient faire des choses, et on appelait cela "du travail"; le reste du temps tu pouvais faire ce que tu voulais, et on appelait cela "jouer". De temps à autre les adultes te faisaient faire des trucs amusants, et de la même façon, jouer ne l'était pas forcément – par exemple si tu tombais et te faisais mal. Mais à part ces cas exceptionnels, la définition du travail était presque entièrement du "pas jouer".

 

Et ceci semblait ne pas être un hasard. On comprenait que l'école était ennuyeuse parce que c'était une préparation au travail d'adulte.

 

Enfant, le monde se divisait en deux groupes, les adultes et les enfants. Les adultes, telle une sorte de race maudite, devaient travailler. Les enfants pas, mais en revanche on devait aller à l'école, qui était une sorte de version diluée du travail, dont le but était de nous préparer pour le réel. Même si on n'aimait pas l'école, les adultes étaient tous d'accord sur le fait que le travail des adultes était bien pire, et que nous les enfants, on se la coulait douce.

 

Les enseignants, spécifiquement, semblaient tous croire implicitement que le travail n'était pas du tout amusant. Ceci n'est pas surprenant: pour la plupart d'entre eux, le travail n'était effectivement pas amusant. Pourquoi nous on devait mémoriser les capitales des états plutôt que de jouer au ballon? Pour la même raison qu'ils devaient surveiller une meute d'enfants plutôt que de bronzer à la plage. On n'avait simplement pas le droit de faire ce qu'on voulait.

 

Je ne dis pas qu'on devrait laisser faire aux enfants tout ce qu'ils veulent. Pour certaines choses, il faut probablement leur faire faire des efforts. Mais si on va faire travailler les enfants sur des sujets ennuyeux, il serait peut-être intélligent de leur dire que l'ennui n'est pas ce qui définit le travail, et en effet, que la raison pour laquelle ils sont obligés de faire des activités ennuyeuses maintenant, c'est pour qu'ils puissent travailler sur des éléments plus intéressants plus tard. [i]

 

Une fois, quand j'avais neuf ou dix ans, mon père m'a dit que je pouvais devenir ce que voulais quand je serais grand, pour autant que cela me plaisait. Je m'en rappelle précisément parce que cela me semblait tellement anormal. C'était comme si on m'avait dit d'utiliser de l'eau sèche. Quoiqu'il ait pu vouloir dire, je ne croyais pas qu'il voulait dire que le travail pouvait être littéralement amusant. Il m'a fallu des années pour comprendre que cela serait possible.

 

Un job

 

Arrivé à l'école secondaire, un vrai job commencait à se pointer à l'horizon. De temps en temps, des adultes venaient nous parler des métiers qu'ils exercaient, ou bien on était invité à aller leur rendre visite sur leur place de travail. Ils disaient tous s'amuser comme des fous dans leur métier. Retrospectivement, je pense qu'il y en avait peut-être un qui s'amusait réellement – la pilote d'avion privé. Mais le manager d'une banque – je n'y crois pas vraiment.

 

Je pense que la raison principale pour laquelle ils faisaient tous semblant d'aimer leur métier, est la  convention, parmi la classe moyenne-supérieure, qu'on est censé aimer son travail. Il n'aurait pas seulement été mauvais pour ta carrière si tu disais détester ton job, mais en plus, cela aurait été extrèmement mal-vu.

 

D'où vient cette convention de faire semblant d'aimer le métier qu'on exerce? La première phrase de cet essai l'explique. S'il faut aimer quelque chose pour bien le faire, alors il va de soi que les personnes qui ont eu le plus de succès aiment tous ce qu'elles font. Voilà l'origine de cette tradition parmi la classe moyenne-supérieure. De même, il y a toutes ces maisons aux Etats Unis qui contiennent des chaises qui sont des copies jusqu'au enième degré de chaises qui – sans même que leurs propriétaires le sachent – ont été conçues il y a 250 ans pour plaire à des rois français. Des attitudes conventionnelles sur le travail sont – sans que les gens s'en rendent compte – des imitations au enième degré des attitudes de quelques personnes qui ont réussi à faire des choses extraordinaires.

 

Il n'y a pas meilleure façon de convaincre la jeunesse que le sujet entier soit incompréhensible. Arrivé à l'âge où ils sont censés réfléchir sur le métier qu'ils aimeraient exercer, la plupart des enfants ont été parfaitement induit en erreur par cette idée d'aimer faire son métier. L'école les a dressés pour considérer tout travail comme un devoir désagréable. D'une part, on dit que le boulot des adultes est plus pénible que le travail qu'on fait à l'école, mais d'autre part, tous les adultes affirment aimer leur métier. On ne devrait pas s'étonner si les enfants pensent "Je ne suis pas comme ces gens-là. Il n'y a pas de place pour moi dans ce monde."

 

A vrai dire, il s'agit de trois mensonges: ce qu'on appelle le "travail" qu'on fait à l'école n'est pas du vrai travail; le boulot des adultes n'est pas forcément pire que le travail à l'école; et que beaucoup des adultes dans leur entourage mentent quand ils affirment aimer faire leur métier.

 

Les menteurs les plus dangereux sont parfois ses propres parents. Si tu as un job ennuyeux juste pour assurer un bon niveau de vie pour ta famille, comme font tant de personnes, tu risques d'infecter tes enfants en leur donnant l'impression que le travail soit ennuyeux[ii]. Peut-être que dans ce seul cas il serait meilleur pour les enfants si leurs parents n'étaient pas si altruistes. Le parent qui montre l'exemple d'aimer son travail aide ses enfants peut-être plus qu'en achetant une maison qui coûte très cher.[iii]

 

J'étais déjà à la fac quand j'ai enfin séparé l'idée du travail de celle qu'il fallait gagner sa vie. Quand cela est arrivé, la question importante n'était plus comment faire de l'argent, mais quelle sorte de travail choisir.  Dans l'idéal ces deux devaient coincider, mais il y avait des cas limites spectaculaires (comme Einstein dans le bureau des patentes), qui prouvaient que ces deux idées n'étaient pas identiques.

 

Ma définition du travail est donc devenue "contribuer de façon originelle au monde, et en ce faisant,  ne pas mourir de faim". Mais après tant d'années, mon idée du travail contenait toujours, par simple mauvaise habitude, une grande composante de douleur. Il me semblait que le travail exigeait quand même de la discipline, parce que seuls les problèmes difficiles fournissent des résultats grandioses, - et les problèmes difficiles ne pourraient surtout pas être amusants à aborder. On devait sans aucun doute se forcer à y travailler.

 

Si tu penses que quelque chose devait forcément faire mal, tu ne vas pas trop remarquer que tu le fais mal. Cette phrase résume assez bien ma propre expérience de mes études doctorales.

 

Les limites

 

Combien exactement est-ce que tu es censé aimer le métier que tu fais? Si tu ne connais pas la réponse, tu ne peux pas non plus savoir quand il faut arrêter de chercher plus loin. Et si, comme la plupart, tu le sous-estimes, tu auras tendance à arrêter de chercher beaucoup trop tôt. Tu risques de finir par faire quelque chose qui a été choisi soit par tes parents, soit par ton désir de faire de l'argent, soit par le prestige – ou bien tout simplement par inertie.

 

Voici une limite supérieure: faire ce que tu aimes ne veut pas forcément dire ce que tu aimerais faire à cet instant même. Même Einstein avait probablement des moments quand il voulait vraiment aller chercher une tasse de café, mais il s'est dit qu'il aurait meilleur temps de finir d'abord le travail qu'il était en train de faire.

 

Plus jeune, je restais perplexe devant ces cas de gens qui disaient qu'ils aimaient tant leur métier qu'il n'y avait rien qu'ils ne préféreraient faire. Il m'a semblé qu'il n'y avait aucun type de travail qui me plaisait autant que cela. Si j'avais le choix entre (a) passer une heure à bosser sur quelque chose ou (b) être téléporté à Rome pour passer une heure à flâner dans les rues, est-ce qu'il y avait un quelconque travail que j'aurais préféré? Honnêtement, non!

 

Le fait est que presque n'importe qui préférerait, à n'importe quel moment, faire de la voile sur la mer des Caraïbes, ou faire l'amour, ou manger quelque chose de délicieux, plutôt que de bosser sur des problèmes difficiles. La règle concernant ce que tu aimes faire suppose une période d'une longueur déterminée. Cela ne veut pas dire "fais ce qui te rend le plus heureux en cet instant même", mais ce qui risque de te rendre heureux pendant une période plus longue, comme une semaine ou un mois.

 

Les plaisirs non-productifs finissent par devenir ennuyeux. Au bout d'un moment tu vas trouver lassant de rester allongé sur la plage. Si tu veux rester heureux, tu dois faire quelque chose.

 

Comme limite inférieure, je propose que tu dois aimer ton travail plus que n'importe quel plaisir non-productif. Ton métier doit te plaire assez pour que le concept de "temps libre" te semble erroné. Ceci ne veut pas dire que tu devrais passer tout ton temps à travailler. On peut seulement travailler pendant une période limitée avant de se fatiguer et de commencer à faire des erreurs. A ce moment-là, tu vas vouloir faire autre chose – même quelque chose de bêtifiant. Mais l'important est que tu ne considères pas cette dernière comme la récompense, ni que le temps que tu passes sur ton travail comme une douleur nécessaire pour mériter la récompense.

 

J'ai placé la limite inférieure à cet endroit pour des raisons pratiques. Si ton travail n'est pas ton activité préférée, tu ne vas pas arrêter de remettre tes affaires au lendemain. Tu vas devoir te forcer à travailler, et quand tu fais ainsi les résultats sont visiblement inférieurs.

 

Pour être heureux, je pense que tu as besoin d'avoir non seulement un métier qui te plaît, mais que tu admires. Tu dois pouvoir dire, finalement, "Waow – ça, c'est cool!" Ceci ne veut pas dire que tu dois construire quelque chose. Si tu apprends à faire de l'aile-delta, ou tu arrives à parler une langue étrangère assez couramment, cela te fera dire, au moins pendant une période, "Waow! C'est cool!" Ce qu'il te faut, c'est un test.

 

A mon avis, une activité qui manque tout juste de remplir cette condition est la lecture d'un livre. Sauf pour quelques livres sur les mathématiques ou les sciences physiques, il n'y a aucun test qui révèle à quel point tu as bien lu le livre. C'est pour cela que lire un livre ne nous donne pas tout à fait l'impression de faire du travail. Pour se sentir productif, il faut faire quelque chose avec ce qu'on a lu.

 

Je pense que le test le meilleur est celui que Gino Lee m'a appris: essayer de faire des trucs qui feraient dire "Waow!" à tes amis. Mais ceci ne marcherait probablement pas avant l'âge d'environ 22 ans, parce que avant cet âge-là, la plupart d'entre nous n'a pas rencontré un échantillon suffisamment large parmi lesquels choisir leurs amis.

 

Les sirènes

 

A mon avis, ce qu'il ne faut surtout pas faire est t'occuper des opinions de personnes qui ne sont pas tes amis.  Tu ne devrais pas t'occuper du prestige. Le prestige consiste de l'opinion du reste du monde. Et quand tu as la possibilité  de demander leur opinion aux personnes dont tu respectes le jugement, à quoi cela sert de considérer en plus les opinions des gens que tu ne connais même pas?[iv]

 

Ceci est un conseil facile à donner, mais difficile à suivre, surtout quand tu es jeune.[v] Le prestige est comme un aimant puissant, qui arrive à distordre même ta compréhension de ce que tu aimes faire. Le prestige risque de te faire travailler, pas sur ce qui te plaît, mais ce que tu aimerais qui te plaise.

 

C'est pour cela – par exemple – que des gens essaient d'écrire des romans. Ils aiment bien lire des romans. Ils remarquent que des gens qui en écrivent gagnent le prix Nobel. Qu'est-ce qui pourrait être plus merveilleux, pensent-ils, que d'être romancier?

 

Mais il ne suffit pas d'aimer l'idée d'être romancier; si tu veux bien faire ce métier, tu dois en plus aimer le travail même d'écrire un roman; inventer des mensonges complexes doit te plaire. Le prestige est ce qui reste quand l'inspiration s'est fossilisée. Si tu fais quelque chose – quoique ce soit – suffisamment bien, cela finira par devenir prestigieux tout seul. Beaucoup de ce qu'on trouve prestigieux aujourd'hui étaient tout sauf quand ils sont apparus pour la premère fois. Le Jazz me vient à l'esprit – mais presque n'importe quelle forme des beaux-arts jouissant d'une réputation bien établie ferait l'affaire.

 

Fais donc ce que tu aimes faire, et laisse le prestige s'occuper de lui-même. Le prestige est particulièrement dangereux pour les personnes ambitieuses. Si tu veux faire gaspiller leur temps à des personnes ambitieuses, il suffit de leur tendre comme appât le prestige. C'est la formule qu'il faut pour convaincre les gens à faires des discours, à écrire des avant-propos, à servir sur des comités, à être des chefs de département, et ainsi de suite. Une bonne règle à suivre est peut-être d'éviter toute tâche préstigieuse. Si ce n'était pas quelque chose de foncièrement pénible, ils n'auraient pas eu l'idée de le rendre "prestigieux".

 

De même, si tu admires deux types de travail également, mais l'un est plus préstigieux que l'autre, tu devrais probablement choisir l'autre. Tes opinions au sujet de qu'est-ce qui est admirable sont toujours très influencées par le prestige, donc si les deux métiers te semblent avoir la même valeur, tu as sans doute plus d'admiration pour celui qui est moins prestigieux.

 

L'autre force majeure qui induit les gens en erreur est l'argent. L'argent tout seul n'est pas particulièrement dangereux. Quand un métier est lucratif mais en même temps méprisable – tel le télémarketing, la prostitution ou le litige concernant des lésions corporelles dûes à une erreur de manipulation, les personnes ambitieuses ne se sentent pas tentées. Ce genre de travail finit par être fait pas des gens qui "essaient tout simplement de gagner un rond". (Tuyau: évite tout domaine dont les représentants ont l'habitude de répeter cette phrase.)

 

Le danger survient quand l'argent se combine avec le prestige, par exemple chez les avocats en droit juridique ou les médecins. Pour un jeune qui n'a jamais trop réfléchi sur ce qu'il aime vraiment faire, ce genre de carrière – assez sûre et prospère, avec en plus un prestige de base qui va de soi – constitue une tentation dangereuse. Le test de si les gens aiment ce qu'ils font est quand il le feraient même si personne ne les paierait pour le faire; même s'ils devaient prendre un job supplémentaire juste pour gagner leur vie. Combien d'avocats en droit juridique, à votre avis, exerceraient encore leur métier s'ils devaient le faire gratuitement, dans leur temps libre, en travaillant comme sommelier pour gagner un rond?

 

Ce test est particulièrement utile quand on doit décider parmi de divers types de travail académique, parce qu'il y a une grande variance entre les domaines. La plupart de bons mathématiciens travailleraient sur les maths même s'il n'existait aucun poste de prof en maths, tandis que à l'autre bout de la gamme, l'existence de postes d'enseignant est ce qui pousse les gens à la décision: la plupart aimerait mieux être prof d'anglais que travailler dans une agence de publicité, et pour obtenir un job de prof d'anglais, il faut écrire et faire paraître des dissertations. Les mathématiques, donc, continueraient sans les facultés de maths, mais c'est l'existence même de la licence en anglais, et donc des postes de prof d'anglais, qui génère toutes ces publications ennuyeuses sur le genre et l'identité dans les romans de Conrad. Personne n'écrit ce genre de truc parce que c'est amusant à faire.

 

Généralement, les conseils des parents vont donner plus d'importance à l'argent. Il me semble raisonnable de supposer qu'il y a plus d'universitaires qui aimeraient bien devenir romancier, et dont les parents voudraient qu'ils deviennent médecins, que d'universitaires qui aimeraient bien devenir médecin et dont les parents préféreraient qu'ils deviennent romancier. Les jeunes pensent que leurs parents sont simplement "matérialiste". Pas forcément. Tous les parents ont tendance à être plus conservateurs pour leurs enfants que pour eux-même, tout simplement parce que, en tant que parents, ils partagent plus les risques que les récompenses de leurs enfants. Si ton fils de huit ans décide de grimper sur un arbre très haut, ou ta fille adolescente décide de sortir avec le voyou de service, vous, les parents, n'allez pas partager la passion de vos enfants: mais si ton fils tombe de l'arbre ou ta fille tombe enceinte, vous allez quand même devoir subir les conséquences.

 

La discipline

 

Vu les forces puissantes qui nous induisent en erreur, il n'est pas surprenant que nous trouvons tellement difficile de découvrir l'activité qui nous plaît. La plupart des gens est destinée dès l'enfance à accepter l'axiome que "travail égale douleur". Ceux qui s'en échappent finissent par s'échouer sur les rochers du prestige ou de l'argent. Combien de personnes découvrent une activité qui les passionnent? Quelques centaines de milliers, peut-être – parmi des milliards.

 

Il est difficile de trouver une activité qui nous passionne. C'est forcément le cas, si tellement peu de personnes y arrivent. Alors ne sous-estime pas cette tâche. Et ne te culpabilise pas si tu n'as toujours pas réussi. En effet, si tu arrives à admettre que tu es mécontent, tu es un pas devant la plupart des gens, qui sont toujours dans le déni total. Si tu te trouves entouré de collègues qui affirment aimer un travail que toi tu trouves méprisable, il est fort probable qu'eux ils sont en train de se mentir. Pas toujours, mais il est probable.

 

Même si faire de grandes choses exige moins de discipline qu'on n'imagine – parce que pour faire de grandes choses tout ce qu'il faut, c'est de trouver quelque chose que tu aimes tellement que tu n'as pas besoin de te forcer à le faire – trouver une activité que tu aimes exige, très souvent, de la discipline. Il y en qui ont la chance de savoir ce qu'ils veulent faire dès l'âge de douze ans, et qui vont de l'avant comme si tout cela a été programmé. Mais il semblerait des cas exceptionnels. Plus souvent, les personnes qui accomplissent des trucs grandioses ont des carrières qui ressemblent à la trajectoire d'une balle de ping-pong. Ils vont à la fac pour étudier x, abandonnent et trouvent un job à faire y, et finissent par devenir célèbre grace à une activité z, qu'ils ont commencé à faire à côté.

 

Parfois le fait de sauter d'une sorte de travail à une autre est le signe d'une grande énergie, et parfois c'est le signe de la paresse. Est-ce que tu es en train d'abandonner, ou est-ce que tu ouvres un nouveau chemin? Souvent tu ne peux même pas le savoir toi-même. Beaucoup de personnes qui font des choses extraordinaires plus tard ont l'air d'être des cas décevants au début, pendant qu'ils cherchent encore leur bon chemin.

 

Existe-t-il un test qu'on peut appliquer pour s'obliger à rester honnête? Un test est d'essayer de bien faire n'importe quelle tâche que tu entreprends, même si tu n'aimes pas le faire. En ce faisant, au moins tu sauras que tu n'utilises pas ton mécontentement comme excuse d'être paresseux. Et peut-être plus important: tu prendras l'habitude de bien faire les choses.

 

Encore un test que tu peux appliquer est: toujours produire. Par exemple, si tu as un job alimentaire que tu ne prends pas au sérieux parce que ton vrai projet est de devenir romancier, est-ce que tu produise quand même? Est-ce que tu écris des pages de fiction en même temps, si mauvaises qu'elles soient? Tant que tu produise quelque chose, tu sais que tu n'es pas en train d'utiliser ta vision floue du grand roman que tu écriras un jour, comme opiacé. Cette vision sera obstruée par le vrai roman – visiblement plein de défauts – que tu es en train d'écrire en réalité.

 

"Toujours produire" est en plus une règle générale pour chercher, et trouver, le travail que tu aimes faire. Si tu te soumets à cette contrainte-là, tu te trouveras en train de t'éloigner des choses que tu penses devoir faire, pour te rapprocher aux choses que tu aimes vraiment. "Toujours produire" découvrira le métier de ta vie de la même façon que l'eau, aidée par la gravité, trouve le trou dans ton toit.

 

Evidemment, découvrir sur quoi tu aimes travailler ne veut pas dire que tu vas pouvoir le faire. Cela est une question séparée. Et si tu es ambitieux, tu dois continuer à les séparer: tu dois faire un effort conscient de sécuriser tes idées sur ce que tu veux dans la vie, pour éviter qu'elles soient contaminées par ce qui semble être possible.[vi]

 

Les garder à part est douloureux, parce que le trou entre les deux est douloureux à voir. Pour cette raison, la plupart des gens baisse leurs attentes pour éviter la déception. Par exemple, su tu devais demander aux passants dans la rue s'ils aimeraient pouvoir dessiner comme Leonardo, la plupart dirait quelque chose dans le genre "Je ne sais pas dessiner, moi!" Ceci est une déclaration d'intention plutôt qu'un fait; il veut dire "Je ne vais pas essayer". Parce que le fait est que si tu choisissais quelqu'un, aléatoirement, et réussissais à le faire travailler le dessein aussi assidûment que possible pendant vingt ans, il s'améliorerait de façon assez surprenante. Mais ceci exigerait un grand effort moral; il voudrait dire que tu regardes tes échecs en face tous les jours pendant des années. Ainsi, pour se protéger, les gens disent "Je ne peux pas".

 

Dans le même style, quelque chose qu'on entend souvent est que pas tout le monde peut faire le travail qu'il aime – que quelqu'un doit faire les jobs désagréables. Est-ce vraiment le cas? Comment est-ce qu'on les oblige à faire cela? Aux US, le seul mécanisme qui existe pour forcer des gens à faire des jobs désagréables est la conscription, et elle n'a pas été utilisée depuis 30 ans. Tout ce qu'on peut faire est d'encourager les gens à faire du travail désagréable en utilisant de l'argent et le prestige.

 

S'il continue d'y avoir des jobs que les gens refusent de faire, il semble que la sociéte doit tout simplement s'en passer. C'est ce qui est arrivé dans le cas des servants domestiques. Pendant des milliers d'années ceci était l'exemple type d'un job "que quelqu'un devait faire". Cependant, au milieu du vingtième siècle les domestiques ont presque disparu dans les pays riches, et les riches ont tout simplement dû s'en passer.

 

Alors qu'il existe peut-être des jobs que "quelqu'un doit faire", il est fort probable que la personne qui le dit au sujet d'un job spécifique a tort. Si personne acceptait de les faire, la plupart des jobs désagréables seraient soit automatisés, soit ne seraient pas faits.

 

 

Deux Routes

 

Cependant, il y une autre interprétation de "pas tout le monde peut faire le travail qu'il aime" qui est malheureusement absolument juste. On doit gagner sa vie, et il n'est pas facile de se faire payer pour le travail qu'on aime faire. Il y a deux routes vers cette destination-là:

la route organique – au fur et à mesure que tu deviens plus établi, tu augmentes les aspects que tu aimes dans ton job au dépens des aspects que tu n'aimes pas;

la route des deux jobs – tu travailles sur des trucs que tu n'aimes pas pour avoir assez d'argent pour te permettre de faire les choses que tu aimes.

 

C'est la route organique qui se fait le plus souvent. C'est quelque chose qui se passe naturellement quand quelqu'un fait du bon travail. Un jeune architecte doit prendre tous les jobs qu'il peut, mais s'il les fait bien il se trouvera, petit à petit, dans la position de pouvoir choisir parmi plusieurs projets. Le désavantage de cette route est qu'elle est lente et peu certaine. Même un prof nommé n'a pas de vrai liberté.

 

Il y a plusieurs variantes à la route des deux jobs, selon la longueur de chaque période que tu choisis pour ton job alimentaire. A une extrémité est le job que tu fais tous les jours, à des heures régulières, et qui ne te laisse que ton temps libre pour faire ce que tu aimes. A l'autre extrémité, tu travailles sur quelque chose jusque ce que tu as assez d'argent pour ne plus jamais devoir travailler exclusivement pour gagner de l'argent.

 

La route de deux jobs est moins commune que la route organique, parce qu'elle nécessite un choix délibéré. Elle est aussi la plus dangereuse des deux. La vie a tendance à devenir plus chère au fur et à mesure qu'on vieillit : il est donc facile à se laisser entraîner dans un engagement plus long que prévu pour le boulot alimentaire. Et pire : tout ce qu'on fait comme travail nous change, donc si tu fais des trucs ennuyeux pendant trop longtemps, cela te pourrira le cerveau. En plus, les jobs qui paient le mieux sont les plus dangereux, parce qu'ils exigent toute ton attention.

 

L'avantage de la route des deux jobs est qu'elle te permet de sauter par dessus des obstacles. Le paysage des métiers disponibles n'est pas tout plat; il y a des murs de diverses hauteurs entre les différents types de travail.[vii] Si tu réussis à maximiser les aspects de ton job qui te plaisent, tu pourras passer de l'architecture à la conception de produits, mais probablement pas de l'architecture à la musique. Par contre, si tu gagnes ton argent en faisant une chose, et travailles sur quelque chose d'autre à côté, tu finis par avoir plus de liberté de choix.

 

Quelle route choisir? Ceci dépend de plusieurs variables: à quel point es-tu sûr de l'activité que tu souhaites exercer? est-ce que tu supportes qu'on t'ordonne à faire des choses? à quel point tu supportes de prendre des risques? – et quelles sont les chances que quelqu'un voudrait te payer (de ton propre vivant) pour l'activité que tu aimes faire. Si tu es sûr du domaine général dans lequel tu souhaites travailler, et en plus c'est une activité qui soit probablement payante, alors tu devras probablement prendre la route organique. Mais si tu ne sais pas encore sur quoi tu veux travailler, ou bien tu n'aimes pas qu'on t'ordonne, tu devrais considérer la route des deux jobs – pour autant que tu puisses supporter les risques.

 

Ne prends pas cette décision trop rapidement. Les jeunes qui savent dès l'enfance ce qu'ils veulent faire impressionnent tout le monde. C'est comme s'ils ont trouvé la réponse à une question mathématique avant tous les autres enfants. Ils ont une réponse, certes, mais il y a de fortes chances que elle soit fausse. Une de mes amies, un médecin avec un cabinet qui marche assez bien, se plaint sans cesse de son job. Chaque fois qu'une personne en train de s'inscrire à l'école de médecine lui demande conseil, elle a envie de la secouer et de hurler "Ne le faites pas!" (Ce qu'elle ne fait jamais pour de vrai.) Comment est-ce qu'elle s'est trouvée dans une telle situation? A l'école secondaire elle avait déjà envie d'être médecin. Et elle est si ambitieuse et si résolue qu'elle a surmonté tous les obstacles qui se sont présentés sur son chemin – y inclus, malheureusement, le fait qu'elle n'aimait pas ce métier.

 

Maintenant la vie qu'elle a, c'est la vie choisie par une lycéenne.

 

Quand tu es jeune, on te donne l'impression que tu recevras assez d'information pour prendre chaque décision avant de devoir la prendre. Mais ceci n'est surtout pas vrai en ce qui concerne le monde du travail. Au moment où tu es en train de décider quoi faire, tu as ridiculement peu d'informations comme base.  Même à la fac tu obtiens peu d'idée de ce que c'est de faire divers types de travail. Au mieux, tu pourras décrocher quelques stages, mais pas tous les métiers proposent des stages, et ceux qui le font ne t'apprennent pas plus sur le travail à faire que le job de ramasseur de balles ne t'apprend à jouer au tennis.

 

Dans le design de nos vies, comme dans le design de la plupart d'autres trucs, les résultats sont meilleurs si tu utilises des moyens flexibles. A moins que tu sois assez sûr de ce que tu veux faire, donc, tu as intérêt à choisir une sorte d'activité qui pourrait devenir, plus tard, soit une carrière organique, soit une carrière à deux jobs. C'est probablement en partie pour cela que j'ai choisi l'informatique. On peut devenir prof à l'uni, ou bien gagner beaucoup de fric, ou bien la métamorphoser en toutes sortes d'autres types de travail.

 

Il serait en plus une bonne idée de chercher dès le début des jobs qui te permettent d'accomplir de nombreuses tâches différentes, pour que tu puisses apprendre plus vite quels sont les types de travail qui te plaisent. Inversément, la version extrème de la route des deux jobs est justement dangereuse parce qu'elle t'apprendra tellement peu sur ce que tu aimerais faire. Si tu travailles assidûment en qualité de trader pendant dix ans, toujours avec l'idée que tu arrêteras pour écrire des romans dès que tu auras assez d'argent, qu'est-ce qui se passera quand tu arrêtes et ensuite tu découvres qu'écrire des romans ne te plaît franchement pas?

 

La plupart des gens dirait, j'accepterais d'avoir un tel problème! Donne-moi un million de dollars et j'arriverai à décider quoi faire. Des contraintes donnent de la forme à ta vie. Si elles devaient disparaître, la plupart des gens n'auraient aucune idée de quoi faire : regarde ce qui se passe pour ceux qui gagnent à la lotterie ou qui héritent de l'argent. Si bien que tout le monde pense qu'il voudrait de la sécurité économique, les gens les plus heureux ne sont pas ceux qui l'ont, mais ceux qui aiment ce qu'ils font. Pour cette raison, un projet qui promet de la liberté au dépens de savoir quoi faire avec cette liberté n'est peut-être pas aussi bon que cela a l'air.

 

Quelque soit la route que tu prends, attends-toi à un combat. Trouver une activité que tu aimes faire est difficile. La plupart échoue. Et même si tu réussis, il est rare d'avoir la liberté de travailler sur ce que tu veux avant la trentaine ou la quarantaine. Mais si tu as la destination en vue, il y a plus de chance que tu y arrives. Si tu sais que tu peux aimer un travail quelconque, tu es déjà dans le sprint final, et si tu sais quel travail tu aimes, tu y es pratiquement arrivé.

 


 

[i] Actuellement, on fait l'inverse: quand on oblige les enfants à faire un travail ennuyeux, comme répéter le livret, au lieu de leur dire honnêtement que c'est ennuyeux, on essaie de déguiser l'aspect ennuyeux avec des décors superficiels.

 

[ii] Un père de famille m'a raconté un phénomène semblable: il trouvait qu'il était en train de cacher à sa famille combien il aimait son travail. Quand il avait envie d'aller travailler un samedi, il trouvait plus facile de dire qu'il "était obligé" pour une raison quelconque, plutôt que d'avouer qu'il préférait travailler que de rester à la maison avec la famille.

 

[iii] Quelque chose de semblable se passe dans le cas des quartiers résidentiels. Les parents y déménagent pour pouvoir éléver leurs enfants dans un environnement sécurisé, mais ces quartiers sont tellement ennuyeux et artificiels qu'à l'âge de quinze ans révolus les jeunes sont convaincus que le monde entier est ennuyeux.

 

[iv] Je ne dis pas que tes amis devraient être la seule audience de ton travail. Plus nombreux sont les gens qui se trouvent aidés par ton travail, mieux c'est. Mais tes amis devraient être ton compas.

 

[v] Donald Hall a dit que que les jeunes poètes aspirants avaient tort de se fixer le but de se faire publié. Pourtant, on peut facilement imaginer qu'est-ce que cela représenterait pour un jeune de 24 ans s'il arrivait à faire publier un de ses poèmes dans The New Yorker. Dorénavant, quand il rencontre du monde lors d'une soirée, c'est un vrai poète! En réalité il n'est ni meilleur ni pire qu'il n'était avant, mais pour une telle audience – incapable de juger – l'approbation d'une autorité officielle fait toute la différence. C'est donc un problème plus difficile que Hall ne pensait. La raison pour laquelle les jeunes se soucient autant du prestige est que les gens qu'ils voudraient bien impressionner sont si peu avisés.

 

[vi] Ceci est du même ordre que le principe qu'on ne devrait jamais laisser sa compréhension de "comment sont les choses en réalité" se faire contaminer par sa vue de "comment on pourrait souhaiter qu'elles soient". La plupart des gens laisse se mélanger ces deux choses de façon assez confuse. La popularité continue de la religion est le signe le plus visible de cette tendance.

 

[vii] Une métaphore plus précise serait de dire que le graphique des jobs n'est pas très bien connecté.

 

Traduit par Penelope Haccius
Corrigé par Jean-Daniel Schläppy et Massimo Cambarau