Des nouvelles du front
Il y a quelques semaines, j'ai eu une pensée tellement hérétique qu'elle m'a vraiment étonnée: ce n'est peut-être pas si important, l'université que tu as fréquenté.
Pour moi, comme
pour beaucoup d'enfants de la bourgeoisie, être accepté par une bonne
université était plus ou moins le but de ma vie. Qu'est-ce que j'étais? J'étais
étudiant. Pour bien faire étudiant, il fallait de bonnes notes. Qu'est-ce qu'on
devait faire pour avoir de bonnes notes? Il fallait être dans une bonne université. Et
pourquoi on voulait faire cela? Il semblait y avoir plusieures raisons: on
apprendrait plus, on décrocherait de meilleurs jobs et on ferait plus d'argent.
Mais les avantages exactes n'étaient pas d'importance majeure. L'université
était simplement le goulot d'étranglement par lequel toutes tes opportunités
futures devaient passer.
Il y a quelques
semaines, je me suis rendu compte qu'à un moment donné j'avais arrêté d'y
croire.
Ce qui m'a
conduit à réfléchir à ce sujet est cette nouvelle mode de s'inquiéter
obsessivement au sujet de quel jardin d'enfants où envoyer ses enfants. Il m'a
semblé que cela ne pouvait pas avoir la moindre importance. Soit cela
n'aiderait pas ton enfant à entrer à Harvard, soit, par contre, cela
l'aiderait, ce qui voudrait dire que Harvard ne valait plus grande chose.
Ensuite j'ai pensé: est-ce que cela vaut quelque chose même aujourd'hui?
Il se fait que
j'ai pas mal de données à ce sujet. Mes trois partenaires et moi, on gère une
firme, Y Combinator, qui investit dans les premières étapes de
lancement des petites startup. Nous investissons lorsque leur entreprise n'en
est qu'à deux ou trois personnes et une idée. En tout cas l'idée même n'a pas
beaucoup d'importance; cela changera de toute façon. Notre décision est basée,
pour la plupart, sur les fondateurs. Le fondateur moyen a quitté l'uni il y a
trois ans. Beaucoup d'entre eux viennent de recevoir leur license; quelques uns
sont toujours en études. Chez Y Combinator on est donc dans la même situation
que les écoles doctorales, ou d'une entreprise qui a l'habitude d'engager des
gens qui sortent de l'uni. Sauf que nos choix, à nous, sont immédiatement mis à
l'épreuve – et cela visiblement. Il y a deux sorts possibles pour une startup: la
réussite ou l'échec – et en générale on sait dans l'année même lequel sera le
cas.
Le test qu'on
applique à une startup est parmi les plus authentiques des tests qui existent
dans le monde réel. Une startup va réussir ou échoir presqu'entièrement grâce
aux efforts des fondateurs. La réussite est décidée par le marché: vous
réussissez seulement si les utilisateurs aiment ce que vous avez fait. Et les
utilisateurs ne s'intéressent pas à savoir si vous avez fait l'uni ou non.
Non seulement nous avons des résultats mésurables avec précision, mais nous en avons en grande quantité. Au lieu de conclure un petit nombre de grands marchés – comme les investisseurs traditionnels en capital risque – nous faisons une grande quantité de petits marchés. Actuellement, on finance environ 40 entreprises par année, qu'on choisit parmi environ 900 candidats, qui représentent en total environ 2'000 personnes. [1]
Quand on
considère le volume de candidats que nous évaluons, en même temps que le test
très rapide et sans équivoque qui s'applique ensuite à nos choix, Y Combinator
nous a fourni une occasion sans précédent d'apprendre comment choisir les
gagnants. Une des choses les plus surprenantes qu'on a apprise est le peu
d'importance de l'université fréquentée par les fondateurs.
J'avais cru que
j'étais déjà guéri de l'idée que tout cela était important. Quand vous avez
fait Harvard, c'est la meilleure façon de vous guérir des illusions que vous
auriez pu avoir sur l'étudiant moyen à Harvard. Pourtant, Y Combinator nous a
montré qu'on continuait à surestimer les gens qui avaient fait les unis
d'élite. On interviewait des gens qui venaient de MIT ou de Harvard ou de
Stanford, et parfois on pensait: ils sont forcément plus intélligents
qu'ils ne semblent. Il a fallu plusieures itérations avant qu'on aprenne à
faire confiance à nos impressions.
Presque tout le
monde croit qu'une personne qui a fait MIT, Harvard ou Stanford est forcément
intélligente. Même ceux qui vous détestent parce que vous le croyez.
Mais quand tu réfléchis
à ce que cela veut dire d'avoir fait une université d'élite, comment est-ce que
cela peut être vrai? Il s'agit d'une décision faite par le service académique
en matière d'immatriculation – en gros, les RH – basée sur la consultation
superficielle d'un tas de demandes d'immatriculation, qui ont toutes l'air
tristement semblables, faites par des jeunes de dix-sept ans. Et sur quoi leur
décision se base-t-elle? Sur un test standardisé ouvert au bachotage, un bref
essai qui vous raconte ce que l'enfant croit que vous voulez lire, un entretien
avec un ancien étudiant choisi aléatoirement, et un rapport de lycée qui est
plutôt un indicateur d'obéissance. Quelle personne judicieuse ferait confiance
à un test pareil?
Cependant,
beaucoup d'entreprises le font. Beaucoup d'entre elles sont très influencées
par l'université du candidat. Comment cela se fait-t-il? Je pense que j'en
connais la raison.
Jadis, il y avait
ce dicton dans le monde de l'entreprise: "Personne n'a jamais été congédié
parce qu'il avait acheté du IBM." On ne parle plus de IBM, précisément,
mais cette idée est toujours bien vivante, et toute une catégorie de sociétés
de soi-disant "enterprise software" existe pour en profiter. Les gens
qui sont chargés d'acheter de la technologie pour les grandes entreprises ne se
font pas de soucis s'ils dépensent une fortune pour un soft médiocre. Ce n'est
pas leur argent. Ils ne cherchent qu'à acheter un produit d'un fournisseur qui
a l'air fiable – un fournisseur établi et connu, aux vendeurs ayant de l'entregent,
aux bureaux élégants, et qui vend des soft qui conviennent à toutes les modes
courantes. Il ne s'agit pas tellement d'un fournisseur qui livrera beaucoup de
valeur, mais en revanche un qui – si jamais il te laissait tomber – semblerait
avoir été un choix prudent. Les entreprises fournisseurs ont évolué pour
remplir ce besoin.
Le recruteur dans
une grande entreprise se trouve dans plus ou moins la même situation que la
personne chargée d'acheter de la technologie pour cette même entreprise. Si un
candidat a fait Stanford et n'est pas de toute évidence fou, il est
probablement un bon pari. Et un bon pari, c'est tout ce qu'on demande. Personne
n'évalue les recruteurs selon la performance ultérieure des gens qu'ils
rejettent. [2]
Bien entendu, je
ne dis pas que les unis d'élites se sont développées pour profiter des
faiblesses des grandes entreprises – tout comme les fournisseurs de
"enterprise software" l'ont fait. Mais leur fonctionnement est le
même. En plus du pouvoir de la marque, les diplômés d'unis d'élite ont deux
qualités essentielles qui conviennent parfaitement au fonctionnement des
grandes entreprises: ils font volontiers ce qu'on leur demande – ceci ayant été
ce qui a plu aux adultes qui les ont jugé à dix-sept ans; et le fait d'avoir
fait une uni d'élite leur donne plus de confiance en soi.
A l'époque où les
gens comptaient passer leur carrière entière dans une seule grande entreprise,
ce sont des qualités qui ont dû être très appréciées. Les diplômés des grandes
universités auraient été compétents, mais en même temps soumis à l'autorité. Et
vu que la performance personnelle est tellement difficile à mésurer dans les
grandes sociétés, la confiance personnelle était le point de départ de leur
réputation professionnelle.
Dans le nouveau
monde des startup, tout est très différent. Nous, on ne pourrait pas épargner
quelqu'un du jugement porté par le marché, même si on en avait envie. En plus,
le fait que tu es charmant et confiant ne compte pour rien parmi les
utilisateurs. La seule chose qui importe pour les utilisateurs, c'est que tu as
fait un truc qui leur plaît. Si tu n'as pas fait cela, tu es mort.
Sachant que ce
test est devant nous fait en sorte que nous travaillons beaucoup plus pour
obtenir les bonnes réponses que n'importe quelle personne qui ne fait
qu'engager des employés. Nous, on ne peut pas se permettre d'avoir la moindre
illusion au sujet des prédicateurs de la réussite. Et ce que nous avons
constaté est que la différence entre les universités est tellement plus petite
que la différence entre les individus, qu'on peut carrément s'en passer. On
peut apprendre plus dans la première minute de conversation avec quelqu'un
qu'en connaissant le nom de leur université.
En l'exprimant
ainsi, ceci a l'air d'être une évidence: regardez la personne, et non pas son
université. Mais c'est une constatation moins forte que mon idée de base – ce
qui est que ça n'a pas beaucoup d'importance de savoir où quelqu'un a fait
l'uni. Parce que finalement, n'apprend-on pas des trucs aux meilleures unis
qu'on n'apprendrait pas ailleurs?
Il semblerait que
non. C'est évident qu'on ne peut pas prouver ce constat dans le cas d'un seul
individu, mais on le peut quand on regarde le cumul de tous les cas.
C'est-à-dire que – sans leur poser la question – on ne peut pas distinguer les
gens qui ont fait une uni d'élite de ceux qui ont fait une uni classée trois
grades plus bas sur la liste de US News. [3]
Essayez, et vous verrez.
Mais comment cela
se peut-il? C'est parce que combien tu apprends à l'uni dépend beaucoup plus de
toi que de l'uni. Un fêtard convaincu peut completer sa license dans la
meilleure université sans rien apprendre. Et quelqu'un qui a la vrai soif
d'apprendre trouvera toujours des gens parmi lesquels il pourra apprendre, même
dans une université qui n'a aucun prestige.
L'avantage majeur
de fréquenter une uni d'élite est le corps étudiant; tu apprendras plus d'eux
que des profs. Mais tu devrais pouvoir reproduire le même effet dans la plupart
des unis si tu fais un effort conscient de trouver des amis intélligents. Et de
toute façon, la plupart des étudiants n'a qu'une poignée d'amis proches à
l'uni. [4]
Et tes chances de trouver un prof intélligent sont
même meilleures. Dans les sciences exactes et les math, la courbe de la
compétence des enseignants est beaucoup plus plate que celle des étudiants.
Dans l'hiérarchie des unis, tu dois atteindre des niveaux assez bas avant de ne
plus tomber sur des profs intélligents dans le département de mathématique.
Il n'est donc pas
surprenant que nous avons trouvé sans utilité aucune la renommé individuelle
des diverses universités. La façon de sélectionner leurs étudiants dépend de
facteurs très aléatoires, et ce que les étudiants y apprennent dépend beaucoup
plus d'eux que de l'université concernée. En tenant compte de ces deux sources
de variance, l'uni qu'on a fréquenté n'a pas beaucoup d'importance. Jusqu'à un
certain point, il peut être un prédicateur de compétence, mais un prédicateur
tellement faible qu'on le considère plutôt comme une source d'erreur, donc on
fait consciemment l'effort de ne pas en tenir compte.
Je doute que ce
que nous avons découvert soit une anomalie qu'on ne trouve que chez les
startup. Il est probable que les gens surestiment depuis toujours l'importance
de l'uni qu'on a fréquenté. C'est juste que nous sommes enfin capable de le
mésurer.
La chose la plus
malheureuse n'est pas que les gens soient jugées selon un test si superficiel,
mais plutôt que tant de personnes se jugent eux-même selon ce critère. Beaucoup
aux Etats Unis – probablement la majorité – ont un sentiment d'insécurité par
rapport à où, ou bien si, ils ont fait des études universitaires. La tragédie
inhérente dans cette situation est que de loin le pire effet de ne pas avoir
fait l'uni que vous auriez voulu est que vous gardez en vous-même l'impression
qu'à cause de cela, il vous manque quelque chose. Dans ce sens les universités
sont un peu comme des clubs exclusifs. Dans la plupart des clubs exclusifs, il
y a seulement un seul vrai avantage à être membre: vous savez que vous ne
passeriez à côté de rien si vous n'étiez pas membre. Quand on est exclu, on ne
peut qu'imaginer les avantages dont jouissent les élus. Ceux-là sont presque
toujours plus importants dans votre imagination que dans la vie réelle.
C'est ainsi avec
les universités. Il y a bien des différences entre elles, mais elles ne
constituent pas la marque du destin que tant de personnes imaginent. Les gens
ne sont pas ce que le secretariat d'immatriculations décide à leur sujet quand
ils ont 17 ans. Ils sont ce qu'ils en font eux-mêmes.
En effet, le
grand avantage de ne pas prendre au sérieux l'université spécifique qu'on a
fréquenté n'est pas seulement que tu peux arrêter de les juger – et de te juger
toi-même – selon dés critères superficielles, mais qu'au lieu ce cela, tu peux
focaliser sur ce qui a vraiment de l'importance. Ce qui a de l'importance est
ce que tu fais de toi-même. Je pense que ceci est ce qu'il faudrait enseigner
aux enfants. Ils n'ont pas besoin juste d'obtenir de bonnes notes afin de
pouvoir accèder à une bonne université, mais d'apprendre et de faire. Et ceci
pas seulement parce que c'est plus valorisant que le succès matériel. De plus
en plus, ceci va carrément être le chemin du succès matériel.
Notes
[1]
Ce qu'on mesure, vaut-il forcément la peine d'être mesuré? Je pense que
oui. Tu peux devenir riche simplement en ayant beaucoup d'energie et n'ayant
pas de scrupules, mais s'enrichir d'une startup en haute technologie demande un
certain niveau intellectuel. Ceci est précisément le genre de travail valorisé
par la classe moyenne supérieure – le composant intellectuel est plus ou moins
le même que pour être médecin.
[2]
A vrai dire, quelqu'un l'a fait, une
fois. Freada, la femme de Mitch Kapor (ndlr: Président de la Fondation
dApplications Open Source (www.osafoundation.org), fondateur du Lotus Development
Corporation et concepteur de Lotus 1-2-3), était cheffe des RH chez Lotus
au début de leur carrière. (Et il fait très attention de signaler que leur
histoire n'a commencé qu'après cette époque-là.) A un moment donné, ils se
faisaient des soucis que Lotus était en train de perdre sa compétitivité de
startup et qu'il devenait une grande entreprise. Elle a donc envoyé – à titre
d'expérience – les curriculum vitae des premiers 40 employés de la boîte à leur
propre département de RH, après avoir changé tout détail qui aurait pu les
identifier. C'était précisément ces gens-là qui avaient permis Lotus de devenir
la vedette qu'il est devenu. Pas une seule personne à décroché un entretien
d'embauche.
[3]
La liste de US News? Mais personne n'y fait confiance! Même s'ils
examinent des statistiques utiles, comment est-ce qu'ils peuvent décider les
poids y rélatifs? La raison pourquoi la liste de US News est utile est
précisément parce qu'ils sont tellement intellectuellement malhonnêtes à ce
sujet. Il n'existe aucune source externe pour calibrer les poids de ces
statistiques; s'il y en avait, on pourrait tout simplement utiliser cela à leur
place. Ce qu'on se sent obligé de faire, chez US News, est d'ajuster les
poids jusqu'à ce que les universités de grande renommé apparaissent dans la
liste là où on s'attend de les voir. Ceci veut dire qu'en réalité, ce que la
liste de US News nous présente est ce que leurs éditeurs croient être
les meilleures universités – ce qui n'est probablement pas très loin de la
sagesse consensuelle. Ce qui est drôle est que, parce que certaines universités
font tout ce qu'elles peuvent pour faire mentir le système, les éditeurs sont
obligés de continuer à magouiller leur algorithme pour obtenir le classement
qu'ils souhaitent.
[4]
Possible ne veut pas dire – bien sûr –
facile. Un étudiant intélligent d'un collège connu pour faire la fête sera inévitablement
un peu marginalisé, tout comme il ou elle le sera dans la plupart des écoles
secondaires.
Traduction : Penelope Haccius
Corrections : J-D Schläppy