Mai 2006
Les startups se créent
par groupes. Il y en a beaucoup dans le Silicon Valley et à Boston, mais peu à
Chicago et à Miami. Tout pays qui voudrait des startups devrait probablement
recréer ce qui fait que ces regroupements se mettent en place.
J'ai déjà signalé que la recette est d'avoir une
excellente université tout près d'une ville appréciée par des gens
intelligents. Si vous créez de telles conditions aux Etats-Unis, des startups
se créeront aussi inévitablement que les gouttes d'eau qui se condensent sur un
bout de métal froid. Mais quand je réflechis à ce qu'il faudrait pour
reproduire le Silicon Valley dans un autre pays, c'est clair que les US
constitue un environnement particulièrement humide. Les startups se condensent
plus facilement ici.
Ce n'est pas impensable
que d'essayer de créer un silicon valley dans un autre pays. Il est non
seulement possible d'égaler le Silicon Valley, mais même de la dépasser. Mais
pour ce faire, vous devez comprendre les avantages qu'ont les startups de par
le fait qu'elles se trouvent aux Etats Unis.
1. Les Etats-Unis permettent l'immigration.
Par exemple, je doute
qu'il soit possible de recréer le Silicon Valley au Japon, parce qu'une des
caractéristiques les plus frappantes de la Silicon Valley est l'immigration. La
bonne moitié des gens qui s'y trouvent ont des accents étrangers. Et les
japonais n'aiment pas l'immigration. Quand ils réfléchissent à créer une
silicon valley japonaise, je soupçonne qu'ils sont inconsciemment en train de
la formuler comme ne se composant que de japonais. Cette façon de formuler la
question garantit, très probablement, l'échec.
Une silicon valley doit
être une mecque pour les intelligents et les ambitieux, et vous ne pouvez pas
avoir une mecque si vous n'en autorisez pas l'accès.
Bien évidemment, c'est
peu que dire que les US sont plus ouverts à l'immigration que le Japon. La
politique en matière d'immigration est une des catégories où un compétiteur
pourrait mieux faire que nous.
2. Les US est un pays riche.
Je peux imaginer qu'un beau jour l'Inde crée un rival à
la Silicon Valley. Ils ont évidemment les gens qu'il faut: cela se voit par la
quantité d'Indiens dans la Silicon Valley actuelle. Le problème de l'Inde est
qu'elle reste encore très pauvre.
Dans les pays pauvres, il manque des choses qui sont des
évidences pour nous. Une de mes amies qui était en visite en Inde, s'est foulée
la cheville en tombant dans un escalier de gare. Quand elle s'est retournée
pour voir ce qui s'était passé, elle a trouvé que les marches étaient toutes de
hauteur différente. Dans les pays industrialisés nous passons nos vies à
descendre des escaliers sans y penser, parce qu'il existe une infrastructure
qui empêche la construction d'un escalier semblable.
Les US n'a jamais été aussi pauvre que certains pays le
sont actuellement. Il n'y a jamais eu des foules de mendiants dans les rues des
villes américaines. Nous n'avons donc pas de données sur ce qu'il faut pour
passer de l'étape foules-de-mendiants à l'étape silicon-valley. Pourrait-il y
avoir les deux en même temps, ou est-ce qu'il faut une prospérité de base avant
qu'une silicon valley puisse se créer? J'ai l'impression qu'il y a une limite
de vitesse à l'évolution d'une économie. Les économies sont composées de gens,
et les attitudes ne peuvent changer qu'en quantité limitée à chaque génération.[[i]]
3. Les US ne sont pas (encore) un état policier.
Un autre pays qui
pourrait souhaiter une silicon valley est la Chine. Mais je doute que cela
puisse arriver déjà. La Chine a l'air d'être encore un état policier, et bien
que les chefs actuels aient l'air plus éclairés comparés aux précédents, le
despotisme éclairé ne peut probablement vous amener qu'un bout de chemin vers
la condition de grande puissance économique.
Il pourra vous amener
des usines pour construire des trucs conçus ailleurs. Mais est-ce qu'il peut
vous amener les concepteurs? Est-ce que la fantaisie peut s'épanouir là où les
gens n'ont pas le droit de critiquer le gouvernement? La fantaisie veut dire
avoir des idées bizarres, et il est difficile d'avoir des idées bizarres au
sujet de la technologie sans avoir en même temps des idées bizarres sur la politique.
Et, d'ailleurs, beaucoup d'idées technologiques ont en plus des implications
politiques. Cela veut dire que si vous écrasez la dissidence, la pression que
cela crée va se propager dans le domaine de la technologie.[[ii]]
Singapour est devant un
problème semblable. Singapour a l'air d'être très conscient de l'importance de
l'encouragement des startups. Mais là où l'intervention énergétique de l'état
peut faire bien fonctionner un port, cela ne suffira pas pour couver une startup.
Un état qui interdit le chewing-gum a du chemin à faire avant de pouvoir créer
un San Francisco.
Mais est-ce qu'on a besoin d'un San Francisco? Ne
pourrait-il pas y avoir une route autre vers l'innovation, qui passe par
l'obéissance et la co-opération, plutôt que par l'individualisme? C'est
possible, mais je parierai que non. La plupart des individus imaginatifs a une
certaine indépendence d'esprit, à laquelle ils tiennent – où et quand que ce
soit qu'ils aient vécus. On le voit chez Diogènes, qui exigent qu'Alexandre
arrête de lui bloquer la lumière, et deux mille ans plus tard chez Feynman, qui
ouvre des coffres-forts à Los Alamos.[[iii]] Les gens
imaginatifs ne souhaitent ni suivre ni mener les autres. Ils sont le plus
efficace quand tout le monde a le droit de faire ce qu'il veut bien faire.
L'ironie est que, de
tous les pays riches, les US a perdu le plus de libertés civiques dernièrement.
Mais je ne m'inquiète pas trop encore. Je pense qu'après l'administration
actuelle, l'ouverture naturelle de la culture américaine se rétablira.
4. Les universités américaines sont meilleures.
Pour semer une silicon
valley, vous avez besoin d'une université excellente, et jusqu'ici il y'en a
peu à l'extérieur des US. J'ai demandé à quelques professeurs américains
d'informatique, lesquelles des universités en Europe étaient les plus admirées.
En gros, ils ont répondu "Cambridge", après lequel suivait une longue
silence pendant qu'ils essayaient de penser à d'autres. Il semblerait qu'il n'y
a pas beaucoup d'universités dans d'autres pays qui soient comparables avec les
meilleures en Amérique, au moins pour ce qui concerne la technologie.
Dans certains pays ceci
est le résultat d'une politique particulière. Les états allemands et
hollandais, peut-être de peur d'élitisme, essaient d'assurer qu'en matière de
qualité toutes les universités s'égalent plus ou moins. Le désavantage en est
qu'aucune n'est particulièrement bonne. Les meilleurs profs se trouvent
éparpillés au lieu d'être concentrés, comme en US. Ceci fait en sorte qu'ils
sont probablement moins productifs parce qu'ils n'ont pas de bon collègues pour
les inspirer. Cela veut aussi dire qu'aucune université est assez bonne pour
fonctionner comme mecque, attirant vers elle du talent de l'étranger, et
faisant en sorte que des startups se créent autour d'elle.
Le cas de l'Allemagne
est étrange. Les Allemands ont inventé l'université moderne, et jusqu'aux
années 30 les leurs étaient les meilleures du monde. Actuellement, ils n'en ont
pas qui sorte de l'ordinaire. Pendant que j'y réfléchissais, je me trouvais en
train de raisonner ainsi: "Je comprends pourquoi les universités
allemandes se trouvaient en déclin dans les années 30, parce qu'ils avaient
exclu les Juifs. Mais elles auraient dû se ratrapper depuis ce temps-là."
Alors je me suis rendu compte que peut-être pas. Peu de Juifs sont restés en
Allemagne, et la plupart des Juifs que je connais n'aimeraient pas y aller
vivre. Si vous deviez enlever les Juifs de n'importe quelle grande université
américaine, cela laisserait des lacunes assez énormes. Alors peut-être qu'il
serait cause perdue que d'essayer de créer une silicon valley en Allemagne,
parce que vous n'arriveriez pas à établir le niveau d'université dont vous avez
besoin comme semence.[[iv]]
Aux US les universités
se font tout naturellement la concurrence, parce que beaucoup d'entre elles
sont privées. Pour reproduire la qualité des universités américaines, vous
devriez en plus reproduire cette caractéristique. Si les universités sont sous
le contrôle d'un gouvernement centralisé, la tendance sera vers la moyenne: un
nouvel Institut X finira par se fonder à l'université qui se trouve dans le
district d'un politicien puissant, plutôt que là où il devrait être.
5. En Amérique on a le droit de licencier un employé.
Je crois qu'un des plus
grands obstacles à la création de startups en Europe est l'attitude envers
l'emploi. Leurs lois sur le travail, célèbres pour leur rigidité, nuisent à
toute entreprise, mais surtout aux startups, parce que les startups ont le
moins de temps disponible pour des questions bureaucratiques.
La difficulté qu'ils
ont de licencier des gens nuit aussi de façon disproportionnée aux startups
parce qu'il n'y a pas de redondance dans les startups. Chaque employé doit bien
faire son job.
Mais le problème n'est
pas qu'une startup quelconque se trouve embêtée quand elle a besoin de
licencier quelqu'un. Dans tous les pays et toutes les branches de l'économie,
il existe une forte corrélation inverse entre la performance et la sécurité de
son poste. Les acteurs et les directeurs sont congédiés à la fin de chaque
film, donc ils sont obligés de fournir ce qui leur est exigé chaque fois. Les
profs juniors sont congédiés par défaut après quelques années à moins que
l'université décide de les nommer. Les athlètes professionels savent qu'ils
seront retirés de l'équipe s'ils jouent mal pendant seulement quelques parties.
A l'opposée (aux US en tout cas) se situent les employés de l'industrie
automobile, les enseignants à New York City, et les fonctionnaires, qui sont
tous presque impossible à licencier. La tendance est tellement évidente qu'il
faudrait être volontairement aveugle pour ne pas la voir.
La performance n'est
pas tout, vous dites? Eh bien, est-ce que les employés automobile, les enseignants
et les fonctionnaires sont plus heureux que les acteurs, les professeurs, et
les athlètes professionnels?
L'opinion public en
Europe ne semblerait tolérer le licenciement des employés que dans les
industries où on prend vraiment au sérieux la performance. Malheureusement,
jusqu'ici la seule industrie où on prend les choses assez au sérieux, c'est le
football. Mais au moins cela constitue un précédent.
6. Aux US, le travail s'identifie moins avec l'emploi.
Le problème dans les
lieux plus traditionnalistes, comme l'Europe et le Japon, va plus profondément
que les seules lois sur l'emploi. Ce qui est plus dangereux est l'attitude que
ces lois représentent: qu'un employé soit une sorte de servant que l'employeur
a le devoir de protéger. Autrefois c'était comme cela aux Etas-Unis aussi. En
1970 on était censé se faire engager par une grande entreprise, pour laquelle –
idéalement – on travaillait pendant toute sa carrière. En contre-parti,
l'entreprise s'occupait de vous: elle essayait de ne pas vous congédier, elle
payait vos frais médicaux et vous soutenait la retraite venue.
Petit à petit, l'emploi
s'est abstrait de son paternalisme et est en train de devenir un échange
économique pur et simple. Mais l'importance de ce nouveau modèle n'est pas
seulement qu'il permet aux startups de croître plus facilement. Plus important,
à mon avis, est que cela facilite la création des startups.
Même aux US la plupart
des jeunes, en quittant l'université, pensent toujours qu'il faut se faire
engager quelque part – comme si on ne peut pas être productif sans être employé
par quelqu'un. Par contre, moins on confond le travail avec l'emploi, plus il
est facile de fonder une startup. Quand on envisage sa carrière comme une
séquence d'activités de différentes sortes, plutôt que comme une vie dans la
servitude envers un employeur spécifique, le fait de fonder sa propre
entreprise semble moins risqué, parce qu'en ce faisant, on ne fait que
remplacer une activité dans la séquence au lieu de tourner le dos au tout.
Ces idées traditionnelles
sont si puissantes que même les fondateurs des startups les plus réussies ont
dû se battre contre celles-ci. Une année après la création d'Apple, Steve
Wozniak n'avait toujours pas quitté son emploi chez HP. Il avait toujours
l'intention d'y travailler toute sa vie. Quand Steve Jobs a trouvé quelqu'un
prêt à investir sérieusement dans Apple, sous condition que Wozniak quitte son
travail, Wozniak a refusé dans un premier temps, en disant qu'il avait conçu
l'Apple I autant que l'Apple II pendant qu'il était engagé chez HP, et qu'il ne
voyait pas de raison de ne pas continuer chez eux.
7. Les US ne sont pas trop exigeant.
S'il existe des lois et
des règlements sur le commerce, on peut être sûr que la startup en gestation en
contreviendra la plupart parce qu'elle ignore ces lois et n'a pas le temps de
se renseigner.
Par exemple, beaucoup
de startups en Amérique ont commencé leur vie dans des lieux où il n'est pas
légal de tenir un commerce. Hewlett-Packard, Apple et Google opéraient tous, au
début, dans des garages. Beaucoup d'autres startups, la nôtre incluse,
opéraient dans un appartement au début. Si les lois contre ce genre de chose
étaient strictement appliquées, la plupart des startups n'y arriveraient pas.
Ceci pourrait bien être
un problème dans des pays plus strictes. Si Hewlett et Packard avait essayé de
faire fonctionner une entreprise spécialisée en électronique depuis leur garage
en Suisse, la vieille dame d'à côté les aurait dénoncés aux autorités
municipales.
Mais le pire problème
dans d'autres pays est probablement l'effort requis pour fonder une entreprise.
Un de mes amis en Allemagne, au début des années 90, a été choqué d'apprendre
que parmi de divers autres règlements, on a besoin de $20,000 de fonds propres
avant de pouvoir commencer. Cela est une des raisons pourquoi je ne suis pas en
train d'écrire sur un portable Apfel. Jobs et Wozniak n'auraient pas pu
trouver la somme requise simplement en vendant leur bus VW et une calculatrice
HP. Nous non plus, nous n'aurions pu fonder Viaweb.[[v]]
Voici un tuyau pour les
gouvernements qui souhaitent encourager les startups: lisez les histoires des
startups existantes, et essayez de simuler ce qui se serait passé dans votre
pays. Quand vous tombez sur quelque chose qui aurez tué Apple, supprimez-le.
Les startups sont marginales. Ils sont fondés
par les pauvres et les timides; ils commencent leurs vies dans des espaces
marginaux et dans le temps libre de leurs fondateurs; ils sont créés par des
gens qui sont censés être en train de faire quelque chose d'autre; et bien que
ce soit des commerces, souvent les fondateurs ne connaissent rien des affaires.
Les jeunes startups sont fragiles. Un gouvernement qui appliquent strictement
ses règlements les tuera tous.
8. Les US ont un vaste marché domestique.
Ce qui fait survivre un
startup au début, c'est la possibilité de mettre sur le marché leur premier
produit. Les réussites sont donc ceux qui sortent une première version aussi
simple que possible. Aux US ils commencent généralement en fabriquant quelque
chose qui convienne au seul marché local.
Cela marche bien en
Amérique parce que le marché local consiste de 300 million de gens. Il ne
marcherait pas aussi bien en Suède. Dans un petit pays, la tâche est plus
difficile: ils doivent vendre leur produit sur le marché international dès le
début.
L'Union Européenne a
été conçue en partie pour simuler un seul grand marché domestique. Le problème
est que les habitants parlent toujours beaucoup de langues différentes. Une
startup de logiciels en Suède est donc bien désavantagée par rapport à une
startup aux US, parce qu'elle doit composer avec un marché international dès le
début. Il est notable que la startup récente la plus célèbre en Europe est
Skype, qui a choisi de traiter un problème de nature intrinsèquement
internationale.
Cependant, que ce soit
pour le meilleur ou pour le pire, il semblerait que d'ici quelques décennies
l'Europe parlera une seule langue. Quand j'étais étudiant en Italie en 1990,
peu d'Italiens parlaient l'anglais. Aujourd'hui, on dirait que c'est quelque
chose qu'on attend de tous les gens instruits – et les Européens n'aiment pas
avoir l'air peu instruits. Ceci est probablement un sujet tabou, mais, si la
tendance actuelle se poursuit, le français et l'allemand vont sans doute finir
comme l'irlandais et le luxembourgeois: des langues parlées à la maison et par
des nationalistes eccentriques.
9. L'Amérique a des donateurs de capital-risque.
Les startups sont plus
faciles à fonder en Amérique parce que les fonds propres sont plus faciles à
obtenir. Ils existent aujourd'hui quelques firmes spécialisées dans le
capital-risque à l'extérieur des US, mais le capital-risque ne vient pas que de
ces firmes. Une source plus pertinente – parce que plus personnelle et parce
qu'elle surgit plus tôt dans le processus, est l'argent venant d'investeurs
individuels – les soi-disant "angels". Google ne serait
peut-être jamais arrivé au point où ils étaient capable de demander des
millions à des firmes d'investisseurs s'ils n'avaient pas déjà réussi à
recevoir cent mille $ de Andy Bechtolsheim. Et lui il pouvait les aider parce
qu'il était un des fondateurs de Sun. Ce schéma se répète constamment dans les
agglomérations de startups. En effet, c'est ce schéma qui les définit comme étant
des agglomérations de startups.
La bonne nouvelle,
c'est que tout ce qu'il faut faire pour commencer le processus est de pouvoir
lancer avec succès quelques premières startups. Si les fondateurs restent sur
place après être devenus riches, ils vont presque systématiquement fonder et
encourager de nouvelles startups.
La mauvaise nouvelle
est que le cycle est lent. Il faut probablement cinq ans en moyenne avant que
le fondateur d'une startup soit en mesure d'investir en capital-risque. Et même
si des gouvernements pouvaient éventuellement établir leurs propres fonds de
capital-risque sur place, en fournissant eux-même l'argent et en recrutant des
gens chez des firmes existantes pour les gérer, ce n'est que la croissance organique
qui génère des investisseurs "angels".
A propos, les
universités privées en Amérique sont une raison pour laquelle nous avons autant
de capital-risque à disposition. Beaucoup d'argent qui se trouve dans des fonds
de capital-risque vient des dons de ces universités. Un avantage supplémentaire
des universités privées est qu'une bonne proportion de la richesse du pays est
entre les mains d'investisseurs éclairés.
10. L'Amérique permet aux gens de changer facilement de
carrière.
Comparé à d'autres pays
industrialisés, les US sont mal organisés lorsqu'il s'agit d'aiguiller des gens
dans des carrières. Par exemple, en Amérique les gens ne prennent souvent la
décision d'étudier la médecine qu'après avoir terminé une première license. En
Europe, on prend souvent cette décision pendant l'école secondaire.
L'approche européenne
reflète la vieille attitude que chaque personne n'a qu'une seule occupation
bien définie qui lui correspond – ce qui n'est pas bien loin de l'idée que
chaque personne a son "état" naturelle dans la vie. Si ceci était la
vérité, l'approche la plus efficace serait de déceler l'état de chacun aussi
tôt que possible, pour pouvoir lui proposer la formation adéquate.
Aux US cela se passe de
façon plus désorganisée. Mais ceci fini par être avantageux au fur et à mesure
que l'économie devient plus fluide, de même, la possibilité de se réinventer
marche mieux que son contraire pour des problèmes qui ne sont pas encore bien
définis. C'est d'autant plus vrai pour les startups. Aucun élève à l'école secondaire
choisirait la carrière de "fondateur de startup". Si vous posez la
question aux gens de cet âge, ils répondent de façon plutôt conservatrice. Ils
vont choisir des occupations qu'on comprends bien, telles qu'ingénieur,
médecin, avocat.
Typiquement, les
startups ne sont pas planifiées d'avance; elles sont donc plus probablement
issues d'une société où il n'est pas mal vu de prendre des décisions sur sa
carrière au fur et à mesure qu'on vit sa vie.
Par exemple: en
théorie, le but de la filière du doctorat est de vous former pour faire de la
recherche. Heureusement, c'est encore un règlement qu'on n'applique pas très
strictement aux US. Aux US la plupart des gens dans la filière du doctorat en
Sciences Informatiques y sont tout simplement parce qu'ils ont envie de
continuer d'apprendre. Ils n'ont pas encore décidé ce qu'ils vont faire après.
Pour cette raison, les institutions spécialisées de doctorants sont des
pépinières de startups, parce que leurs étudiants n'ont pas l'impression qu'ils
ont échoués s'ils ne deviennent pas des chercheurs.
Ceux qui s'inquiètent
de notre compétitivité en Amérique suggèrent souvent de dépenser plus pour les
écoles publiques. Mais peut-être que nos piètres écoles publiques cachent un
avantage. Sachant qu'elles sont mauvaises, les élèves se résignent à attendre
l'université. C'est ce que j'ai fait, en tout cas; je savais que j'apprenais
tellement peu que je n'apprenais même pas quels étaient les choix devant moi –
sans parler desquels je devais choisir. Ceci est bien sûr décourageant, mais au
moins il vous oblige à garder l'esprit ouvert.
Il est certain que si
je devais choisir entre de mauvaises écoles secondaires et de bonnes
universités, comme on a aux US, ou de bonnes écoles et de mauvaises
universités, comme dans la plupart des autres pays industrialisés, je prendrais
le système US. C'est mieux de donner à tous l'impression que leur réussite est
en retard, que de se sentir un enfant prodige qui a échoué.
Il y a une chose qui manque dans cette liste, et qui manque
de façon évidente: les attitudes des Américains. On dit que les Américains sont
plus entrepreneurs, qu'ils ont moins peur des risques. Mais l'Amérique n'a pas
la monopole de cette caractéristique. Il me semble que les Indiens et les
Chinois soient extrèmement entrepreneurs, peut-être d'avantage que les
Américains.
Il y en a qui disent
que les Européens ont moins d'énergie, mais je n'y crois pas. Je pense que le
problème de l'Europe n'est pas qu'ils n'ont pas les couilles, mais qu'il leur
manquent des exemples.
Même aux US, les
fondateurs des startups les plus réussies sont souvent des techniciens qui sont
assez timides, au début, à l'idée de fonder leur propre entreprise. Peu d'entre
eux sont le genre de bout-en-train extraverti qu'on imagine comme étant
l'Américain typique. Ils n'arrivent pas à réunir assez d'energie pour fonder
une startup qu'après en avoir rencontré d'autres qui l'ont déjà faits – et ils
se rendent compte qu'eux aussi, ils peuvent le faire.
Je pense que l'obstacle
pour les informaticiens en Europe est tout simplement qu'ils ne rencontrent pas
autant de gens qui l'aient déjà fait. Les étudiants de Stanford sont même moins
entrepreneurs que ceux de Yale, et ce n'est pas à cause d'une différence entre
leurs caractères; les étudiants de Yale ont simplement moins d'exemples.
J'avoue qu'entre les US
et l'Europe il a l'air d'y avoir des attitudes différentes en ce qui concerne
l'ambition. Aux US, on accepte que des gens soient ouvertement ambitieux, et
dans la plupart de l'Europe, ceci est mal vu. Mais ceci ne peut pas être une
qualité intrinsèquement européenne; des générations précédentes d'Européens
étaient aussi ambitieux que les Américains. Qu'est-ce qui s'est passé? Mon
hypothèse est que l'ambition a été discréditée lors des atrocités commises par
des gens ambitieux dans la première partie du vingtième siècle. (Même de nos
jours, l'idée d'un Allemand très ambitieux nous fait encore palir, n'est-ce
pas?)
Il serait surprenant si
les attitudes des Européens n'avaient pas été affectées par les désastres du
vingtième siècle. Il faut un moment pour redevenir optimiste après des
événements pareils. Mais l'ambition relève de la nature humaine. Petit à petit,
elle renaîtra.[[vi]]
Je ne souhaite pas
suggèrer, avec cette liste, que les US est l'endroit parfait pour les startups.
C'est bien le meilleur jusqu'ici, mais l'échantillon est petit, et
"jusqu'ici" n'est pas une période très longue. En ce qui concerne
l'histoire, ce que nous avons maintenant n'est qu'un prototype.
Regardons donc la
Silicon Valley, tout comme on regarderait le produit du compétiteur. Quelles
sont les faiblesses que nous pourrions exploiter? Comment ferions-nous pour
concevoir quelque-chose que les utilisateurs aimeraient mieux? Dans ce cas, les
utilisateurs sont ces quelques milliers de gens essentiels que vous aimeriez
faire déménager à votre silicon valley.
Pour commencer, la
Silicon Valley est trop loin de San Francisco. Palo Alto, le centre originale,
est à 30 miles (48 km) de San Francisco, et le centre actuel est à près de 40
miles (64 km).
La meilleure chose
serait que la silicon valley ne soit pas seulement plus proche de la ville
intéressante, mais elle-même intéressante. A ce sujet, il y a de quoi
améliorer. Palo Alto n'est pas si mal, mais tout ce qui a été construit depuis
sont des zones industrielles dénaturées de la pire sorte. On peut mesurer à
quel point c'est minant en comptant combien de pendulaires préfèrent sacrifier
deux heures par jour plutôt que d'y habiter.
Encore un aspect de la
Silicon Valley qui serait facile d'améliorer est le secteur du transport
public. Il y a bien un train qui dessert cette région d'un bout à l'autre, et
selon nos standards américains, il n'est pas mauvais. Ceci veut dire que pour
les Japonais et les Européens, il ressemble à quelque chose du tiers monde.
Le genre de personne
que vous souhaitez attirer dans votre silicon valley aime se déplacer en train,
à vélo, ou à pied. Si vous voulez donc mieux faire que les Américains, concevez
une ville qui mette les voitures en dernière priorité. On attendra un bon
moment avant qu'une ville américaine quelqu'elle soit arrive à faire une chose
pareille.
Il y a en plus quelques
trucs que vous pourriez faire pour combattre l'Amérique au niveau national. Un
exemple serait d'avoir une imposition plus basse sur les gains en capitaux. Il
n'est pas essentiel d'avoir les impôts sur le revenu les plus bas, parce que
pour en profiter les gens devraient déménager.[[vii]] Mais si l'imposition sur les gains en capitaux
varie, on déplace ses avoirs au lieu de déménager la personne. Les changements
sont donc reflétés à la vitesse même du marché. Plus le taux est bas, plus
c'est bon marché d'acheter des actions dans des entreprises croissantes plutôt
que d'acheter de l'immobilier, des bonds ou encore des actions qu'on achète
simplement pour leurs dividendes.
Alors si vous voulez
encourager des startups vous devriez avoir une imposition basse sur les gains
en capitaux. Cependant, à cet égard les politiciens sont pris entre deux feux:
ou réduire l'imposition sur les gains en capitaux – et être accusé de ne penser
qu'aux riches, ou l'augmenter - ce qui tarit le flux de capital-risque aux
petites entreprises. Comme a dit Galbraith, la politique consiste à choisir
entre le désagréable et le désastrueux. Plein de gouvernements ont fait des
expériences avec le désastrueux au vingtième siècle; la tendance est
actuellement vers le désagréable.
Bizarrement, en tête de
classe se trouvent actuellement des pays européens comme la Belgique, qui a une
imposition sur les gains en capitaux de zéro.
Une autre amélioration par rapport aux pratiques des US
serait d'avoir une politique d'immigration plus intélligente. Il y a des gains
vastes à ce sujet. N'oubliez pas que les silicon valleys se composent de gens.
Tout comme une
entreprise dont la plate-forme est Windows, ceux de la Silicon Valley actuelle
sont parfaitement conscients des défauts de notre service d'immigration, mais
ils ne peuvent pas faire grand'chose contre cela. Ils sont eux aussi des
hôtages de la plate-forme.
Le système
d'immigration en Amérique n'a jamais été bien géré, et depuis 2001 vient s'y
greffer la paranoia. Quel pourcentage de personnes brillantes qui voudraient
venir aux US arrivent à y entrer? Je soupçonne que ce n'est même pas la moitié.
Ce qui veut dire que si vous deviez créer un hub technologique concurrent, mais
qui laissait entrer tous les gens brillants, vous auriez immédiatement plus de
la moitié des meilleurs talents du monde – gratuitement.
La politique des US en
matière d'immigration est particulièrement mal adaptée aux startups parce
qu'elle reflète un modèle du travail qui date des années 70. C'est-à-dire
qu'elle présuppose que les bons techniciens ont tous des diplômes
universitaires, et encore que "le travail" signifie travailler dans
une grande entreprise.
Si vous n'avez pas de diplôme universitaire, vous
n'auriez pas de visa H1B (ce qu'on octroie le plus souvent aux informaticiens).
Mais un test qui excluerait Steve Jobs, Bill Gates, et Michael Dell ne peut pas
en être un bon! De plus, vous ne pouvez pas obtenir un visa en travaillant pour
vous-même, mais seulement si vous travaillez en qualité d'employé chez
quelqu'un d'autre. Et si vous désirez tenter de devenir citoyen des US, vous
n'osez surtout pas travailler dans une startup, parce que si votre sponsor fait
faillite, vous devriez recommencer à la case de départ.
La politique en matière
d'immigration aux US exclut la plupart des gens brillants, et aiguillent le
reste vers des postes non productifs. Il serait facile de faire mieux. Imaginez
seulement qu'au lieu de cela, vous traitiez l'immigration comme le recrutement
– que vous faisiez un effort conscient de chercher les gens les plus
intélligents et que vous faisiez tout pour qu'ils viennent vivre dans votre
pays.
Un pays avec une
politique d'immigration réussie aurait un grand avantage. En ce faisant, vous
deviendriez une mecque pour les gens brillants, par le simple fait d'avoir un
système d'immigration qui leur permettait d'entrer.
Si vous considérez le
genre de chose qu'il faut faire pour créer un environnement où les startups se
condensent, aucun ne représente un grand sacrifice. D'excellentes universités?
Des villes où on vit bien? Des libertés civiques? Des lois sur le travail
flexibles? Une politique d'immigration qui laisse entrer les gens intélligents?
Une loi fiscale qui encourage la croissance? Ce n'est pas comme si vous devez
prendre le risque de détruire votre pays pour obtenir une silicon valley;
toutes ces qualités sont des qualités en soi.
Et il y a, en plus, la
question, "Pouvez-vous vous permettre de ne pas le faire?" J'imagine
un avenir où le choix par défaut des jeunes gens ambitieux sera de fonder leur
propre entreprise plutôt que de travailler pour quelqu'un d'autre. Je ne suis
pas sûr que ceci arrivera, mais c'est la tendance actuelle. Et si c'est bien
notre avenir, les pays qui n'ont pas de startups seront un bon pas derrière les
autres, tout comme ceux qui ont raté la Révolution Industrielle.
[i] A l'aube de la
Révolution Industriel, l'Angleterre était déjà la pays le plus riche du monde.
Pour autant qu'on puisse comparer de telles choses, le revenu par personne en
Angleterre en 1750 était plus élévé que celui de l'Inde en 1960.
Deane, Phyllis, The First Industrial Revolution, Cambridge
University Press, 1965.
[ii] Ceci s'est déjà passé
une fois en Chine, pendant la Dynastie Ming, quand le pays a tourné le dos à
l'industrialisation sur les ordres de l'empéreur. Un des avantages de l'Europe
était de ne pas avoir de gouvernement suffisamment puissant pour faire une
choise pareille.
[iii] Bien sûr, Feynman et
Diogènes sont tous deux issus de traditions voisines, mais Confucius, bien que
plus poli, n'aimait pas non plus qu'on lui impose ce qu'il faut penser.
[iv] Pour des raisons
semblables il est probablement cause perdue que d'essayer d'établir une silicon
valley en Israël. Au lieu de la situation où des Juifs n'y déménagent pas,
seulement des Juifs s'y établissent, et je ne pense pas que vous pouvez créer
une silicon valley composée que de Juifs, tout comme on ne peut pas en créer
une composée que de japonais.
[v] Selon la Banque
Mondiale, le capital requis pour fonder une entreprise en Allemagne constitue
47.6% du revenu par personne. Tout est dit!
World
Bank, Doing Business in 2006, http://doingbusiness.org
[vi] Pour la plupart du vingtième
siècle, les Européens se rappelaient de l'été de 1914 comme si jusque là ils
étaient en train de vivre dans un monde de rêve. Il me semble plus précis (ou
au moins tout aussi précis) de considérer les années après 1914 comme un
cauchemar, que d'appeler la période qui les a précédée un rêve.
[vii] C'est autour de 50% que
tout commence à foirer. Au dessus de ce niveau, les gens s'intéressent
sérieusement à contourner le fisc. La raison en est que les avantages de
l'évasion fiscale augmentent de façon exponentielle (x/1-x pour 0 < x <
1). Si votre taux d'imposition est de 10%, déménager à Monaco ne vous apporte
que 11% de plus de revenu, ce qui ne paierait même pas les coûts du
déménagement. Si le taux est de 90%, cela vous apporte dix fois plus de revenu.
Et de 98% - tel était le cas brièvement en Angleterre dans les années 70 – un
déménagement à Monaco vous auriait apporté cinquante fois plus de revenu. Il me
semble plausible que les gouvernements en Europe dans les années 70 n'aient
jamais dessiné cette courbe.
Traduit par Penelope
Haccius, corrigé par Jean-Daniel Schläppy.